Février 2025·Article #1

La violence conjugale psychologique : celle que personne ne voit

Quand on parle de violence conjugale, on pense immédiatement aux coups. Mais il existe une violence qui ne laisse aucune trace visible.

Quand on parle de violence conjugale, on pense immédiatement aux coups. Aux bleus. Aux urgences. Mais il existe une violence qui ne laisse aucune trace visible. Une violence qui se cache derrière des mots doux, des excuses, des sourires en public. La violence psychologique. Celle que j'ai vécue. Celle que des milliers de personnes vivent en ce moment même sans pouvoir la nommer.

En Suisse, 21 127 infractions liées à la violence domestique ont été enregistrées en 2024. C'est une augmentation de 6% par rapport à l'année précédente. Et parmi ces violences, 43% sont des violences psychologiques. Pas des coups. Des mots. Du contrôle. De la manipulation. Du silence. Et encore, seulement 14% des victimes osent informer la police. Ce qui veut dire que l'immense majorité souffre en silence, sans jamais apparaître dans les statistiques.

J'en faisais partie.

Comment ça commence

Ça ne commence jamais par une gifle. Ça commence par de l'attention. Beaucoup d'attention. Trop d'attention. Des messages constants, un besoin de savoir où tu es, avec qui, pourquoi. Au début on trouve ça touchant. On se dit qu'il tient à nous. On ne voit pas que la cage se construit autour de nous, barreau par barreau.

Chez moi, ça a commencé par des remarques sur mes vêtements. Puis sur mes amis. Puis sur ma famille. Petit à petit, il est devenu le centre de tout. La seule personne autorisée dans mon monde. Et quand il ne restait plus personne autour de moi, je n'avais plus personne pour me dire que ce que je vivais n'était pas normal.

Les signes que personne ne t'apprend à reconnaître

La violence psychologique a des visages multiples. Et ils sont tellement banalisés qu'on les confond avec de l'amour, de la jalousie ou du caractère. Voici ce qu'elle peut ressembler au quotidien :

Le contrôle : Vérifier ton téléphone. Te demander des comptes sur chaque minute de ta journée. T'appeler des dizaines de fois. Décider ce que tu portes, où tu vas, à qui tu parles.

L'isolement : Tes amis disparaissent. Ta famille s'éloigne. Et un jour tu réalises que tu es seule. Complètement seule. Et que c'est exactement ce qu'il voulait.

Le dénigrement : Des petites phrases. Des remarques déguisées en humour. Tu es trop sensible. Tu exagères. Tu ne sais rien faire. À force de les entendre, tu finis par les croire.

Le cycle : La tension monte, l'explosion arrive, puis viennent les excuses, les fleurs, les promesses. Et ça recommence. Toujours. Ce cycle est tellement bien documenté que les professionnels lui ont donné un nom. Mais quand tu es dedans, tu ne le vois pas. Tu espères juste que cette fois c'est la dernière.

J'ai vécu chacun de ces signes. Tous. Pendant des années.

Ce que ça fait à une personne

La violence psychologique détruit de l'intérieur. On ne le voit pas, mais le corps et l'esprit encaissent tout. L'anxiété permanente. Les insomnies. Les crises de panique. La perte de confiance totale. L'impression de devenir folle. Le sentiment de ne plus savoir qui on est.

Et il y a les conséquences que personne ne soupçonne. Le stress chronique provoqué par la violence peut déclencher des maladies physiques. Des études montrent que le risque de développer une maladie auto-immune augmente de 46% chez les personnes souffrant de stress post-traumatique. Mon corps l'a prouvé. J'ai développé la maladie de Crohn pendant cette période. Mon médecin m'a dit que ce n'était pas un hasard. Mon corps attaquait ses propres cellules, comme s'il reproduisait à l'intérieur ce que je subissais à l'extérieur.

En Suisse, une personne meurt de violence domestique toutes les deux semaines. 25 personnes par an. Et derrière chaque mort, il y a des années de violence invisible qui l'ont précédée. Des années où quelqu'un a souffert en silence en pensant que ce n'était pas assez grave pour en parler.

Pourquoi on ne part pas

C'est la question que tout le monde pose. Pourquoi tu restes. Comme si c'était simple. Comme si on pouvait se lever un matin et partir. La vérité, c'est que l'emprise psychologique paralyse. On culpabilise de partir. On culpabilise de rester. On a peur de ce qui va se passer si on part. On a peur que personne ne nous croie. On a peur de ne pas y arriver seule. On pense aux enfants. On pense à ce que les gens vont dire.

Et surtout, on ne se rend pas toujours compte qu'on est victime. Parce qu'il n'y a pas de bleus. Parce que de l'extérieur, tout a l'air normal. Parce qu'on nous a répété tellement de fois que c'était dans notre tête qu'on a fini par le croire.

Il m'a fallu des années pour comprendre que ce que je vivais avait un nom. Et encore plus de temps pour oser agir.

À celle qui lit ces lignes

Si tu te reconnais dans ces mots, même un peu, même dans un seul de ces signes, sache que tu n'es pas folle. Tu n'exagères pas. Ce que tu vis est réel. Et ce n'est pas de ta faute.

Tu n'as pas à tout supporter. Tu n'as pas à attendre que ça devienne physique pour que ce soit considéré comme de la violence. La violence psychologique est reconnue par la loi. Elle est punissable. Et surtout, elle est destructrice, même sans une seule marque sur la peau.

Tu as le droit de demander de l'aide. Tu as le droit de parler. Tu as le droit de partir. Et tu as le droit d'avoir peur et de le faire quand même.

Tu n'es pas seule – ressources d'aide :

Suisse :
143 – La Main Tendue – 24h/24, 7j/7
0848 110 112 – violencequefaire.ch
LAVI – Centres d'aide aux victimes

France :
3919 – Violences Femmes Info (gratuit, 24h/24)